le déclic...

Publié le par Letrèfle

Un jour, j’ai sauté en parachute.

C’était dans une autre vie ; j’y pense comme si ça n’avait pas réellement existé, en dépit de quelques photos trahissant ma mémoire trop parfaite. Sinon, c‘est un peu comme dans un rêve. Parfois, je croise ceux qui ont fait ce stage avec moi. Peu se rappellent vraiment tout le mal que j’ai eu à apprendre à voler…..

J’ai déjà quelques sauts derrière moi et je suis devenu une star qu’il faut filmer à chaque sortie de l’avion…
« Là vous voyez !!! (lance un instructeur en arrêtant la vidéo) ce salto arrière tendu montre bien que notre ami n’est pas cambré ou trop rigide… Le parachutisme est un sport de fainéant ! Ne vous battez pas contre l’air ! Il gagne à tous les coups ! »

C’est vrai, mais moi, je veux en imposer. Je crois que c’est ma position qui me fait virevolter comme un fétu de paille cherchant désespérément à tomber « à plat »… Il y a en même un qui a trouvé le moyen de venir me voir après un débriefing camera :
« Waou !!!! Comment tu fais ces saltos tendus ? J’y travaille depuis des semaines et j’y arrive toujours pas… » Un léger rictus de ma bouche, en appui sur la cicatrice de ma joue est ma seule réponse…

Ce matin là, j’en ai marre. A chaque saut, le même scénario se reproduit et le temps est trop court pour dire : « Reset ! Je recommence ! » A chaque fois, je tourne sur moi-même de façon inexorable et impossible à contrôler. Je veux être dans la maitrise, ne rien laisser faire. Je vais leur (à qui ?) prouver que je peux y arriver. Bizarrement, les instructeurs me regardent avec ce sourire sympathique ; il y en a un qui m’a même lâché que je passerai devant bien des stagiaires avant la fin, car ça devrait venir…

Comment vous remettre dans l’ambiance ? Il fait froid comme tous les matins au pied des Pyrénées… Les hommes s’observent à la dérobée. Personne ne veut trahir sa peur ou sa concentration… Certains miment les gestes qu’ils vont exactement accomplir dans le ciel pour réaliser des figures de gymnaste. Je n’ose rien faire… Il faudrait que je mime… la position du chuteur à plat… sur le ventre. On est équipé de notre super parachute et notre petit avion, le pilatus, pose turbine stridente, presque comme un avion radio commandé ridicule avec un bruit de grosse guêpe.
Chacun rentre selon l’ordre prévu pour sortir, sauf qu’on ne sortira pas normalement… Il va falloir se jeter, encore une fois… Inconfortablement installés par terre, collés les uns aux autres, on tente de replier les jambes alors que le harnais serré compresse nos cuisses. Dans un vrombissement, je colle ma joue contre un hublot et mon cœur décolle alors que les roues de l’avion quittent le sol et qu’il s’arrache miraculeusement à la gravité… La terre devient peu à peu un tissu mal raccommodé alors que les minutes s’égrènent. Un silence vibrant aigu habite la petite carlingue de l’avion…
Mais qu’est-ce que je fous là ? Je ne vais pas me jeter dans le vide ! C’est débile…. C’est pas naturel… Je ferme les yeux pour tenter de chasser cette angoisse qui se mue en peur qui m’embarque. Ma respiration se calme enfin. J’en suis à espérer qu’un incident, une brutale mauvaise météo nous oblige à redescendre naturellement de cet avion qui doit nous vomir… Espoir difficile au milieu d’une tempête de ciel bleu. Mon nœud à l’estomac se durcit.
Je souffle un bon coup… ça passe et mon cœur bondit hors de ma poitrine alors que le largueur vient d’ouvrir la porte le visage fendu d’un large sourire sadique… Tu vas bien te marrer, hein, en me regardant sortir…. Il fait signe au premier qui s’installe avec une fausse sérénité… Mais, non, on le sens … plutôt impatient, comme si le vide l’appelait. D’ailleurs, le largueur lui fait signe d
e son pouce levé qu’il disparait, happé dans le bruit et le froid. On l’aperçoit tomber et on sait ce qu’il ressent. Mon estomac, mes intestins, ma gorge sont des nœuds inextricables que même un magicien ne pourrait défaire en 10 ans… C’est enfin mon tour. Ne pas regarder en bas…
Ohhhh, j’ai regardéééé en baaaas, c’est trop haut, ma jambe droite se balance dans le vide et je sens le léger vent relatif de l’avion initié par sa vitesse. Le largueur me regarde presque avec un sourire confiant… Je contemple son pouce levé telle la sentence de vie qu’on accorde à un gladiateur. Je ferme les yeux. Je fais disparaitre toute peur, toute sensibilité. Je deviens méchant, un battant qui va gagner et je mets cette impulsion latérale, les bras et jambes en croix et je regarde avec un plaisir rare l’avion s’éloigner. C’est un sourire franc que je crois apercevoir de mon largueur…
Le silence. L’avion n’est plus là… Le sol… Le bruit du vent monte de plus en plus fort… Je vois mon point de repère, la tour. Surtout ne pas tourner…. Lentement, le même scénario se reproduit… C’était trop beau. Une belle sortie, un saut raté…. Le paysage change à mesure que je tourne sur moi-même, la tour réapparait de la gauche puis à droite puis disparait de nouveau, réapparait, réapparait encore. Je tourne comme une toupie et les secondes défilent. Il faut que ça s’arrête. Je tombe vers le sol… Je ne peux tirer la poignée alors que je tourbillonne tel un manège déréglé… Je ramène mes bras le long de mon corps. L’assiette change et mon corps s’incline vers l’avant. Les rotations diminuent lentement puis très vite, tout s’arrête, je ne tourne plus, je suis à plat… J’ai gagné… Je ressens une fierté sur moi-même et sur ces instructeurs en bas qui me regardent à la jumelle. Yesssss ! Je lis mon altimètre, près à répéter de façon mécanique tous les gestes qui doivent me sauver. 900 mètres ! Je devrais avoir tiré depuis 300 mètres… 6 secondes… Je fais le simulacre pour frimer, je le sais, c’est inutile mais je veux me montrer et leur montrer que j’ai vaincu, que plus rien ne sera comme avant. Je décambre pendant mon geste et mon estomac se resserre d’horreur alors que je passe sur le dos. Impossible d’ouvrir… J’ai trop vu de vidéos de mecs qui se tuaient en ouvrant dans cette position. Je recambre, repasse sur le ventre. Je mets à la main à la poignée et .. Clac !!!!
Le parachute s’ouvre instantanément… Je souffle enfin pour de bon… Ok, pas terrible mais sortie ok, auto rotations maîtrisée, ouverture certes un peu basse mais sans danger… Je cherche la manche à air alors que je glisse doucement dans le vent. Je me sens fier… et puis un doute m’assaille. Où est la poignée que j’ai tirée ? Pas dans ma main droite, c’est sûr… Avec stupéfaction, je réalise enfin que la poignée n’a pas bougé. L’appareil de sécurité a ouvert avant moi…. La manche à air n’est pas loin parce que je suis loin de la zone, je suis sur la zone mais la manche à air est loin parce que je suis bas, très bas. Mon alti indique 200 mètres. Je suis parti à 2500 mètres… Je devrais être en approche finale juste à côté de la tour. Je panique doucement, tentant de reprendre le contrôle sur moi même… Je vais me faire virer parce que je suis un vrai danger… Mais il faut poser en sécurité… Le vent est latéral. Pas question de faire un dernier virage bas et d’y laisser une jambe à fracturer… J’atterris tant bien que mal mais sans dommages. J’ai l’estomac noué mais pas de peur de mourir comme avant, de peur du ridicule, de peur de celui qu’on va montrer du doigt avec un sourire en coin… « C’est tellement une brêle qu’il n’est même pas foutu d’ouvrir tout seul… Il a été viré au milieu du stage… »

J’arrive le visage serré sur l’aire de rassemblement, certains plient encore leur parachute, d’autres sont en train de poser… glissant avec aisance dans l’air juste devant nous et tirant avec justesse sur leurs commandes pour arriver limite sur un pied. La plupart est regroupée et me jettent des regards furtifs, certains adossés au mur, l’air négligeant, les bras croisés, les jambes tendues, un pied devant l’autre. Je les sens forts ; je me sens tout à coup très faible. Un instructeur vient me chercher alors que je n’ai pas fini de ranger la voile correctement dans son sac.

« C’est vous qui avez ouvert ou la KP3 ?... » Il semble apprécier ma franchise ou mon aveu, je ne sais pas. Il sent bien que je ne suis pas dans mon assiette, genre pas serein du tout…
« Raconte-moi ton saut… » crache l’instructeur en chef, froidement… Je déglutis… je raconte. Je dégueule même toute la conscience de l’histoire, Je veux qu’il comprenne que je n’ai rien subi…
« A neuf cent mètres, articule-t-il lentement, les dents serrées, un mince filet de paroles passant de manière presque inaudible,
tu as fait un simulacre…. Alors, que tu es le seul, tocard, à ne pas être encore, sous voile… »
Chaque mot a été pesé. Il approche son visage à quelques centimètres du mien… et me dit doucement, lentement, gravement :
« Ne refais, plus jamais, de simulacre, après 1200 mètres…. C’est clair ?... » J’acquiesce. Je comprends alors qu’ils ont eu peur, peur que je me tue. Je dois ma vie sauve et mon maintien dans le stage, non pas à la KP3, l’appareil de sécurité, mais à ma main sur la poignée qui aurait dû actionner l’ouverture. Avec le recul, on se serait cru à Top Gun… Cela dit, c’était à l’époque le surnom de l’école…
« Demain on passe sur gros porteur, je le prends avec moi en PAC… » C’est la voix de l’autre instructeur… LA PAC, progression assistée en chute. On va partir ensemble et il va me corriger…

Je passe une drôle de nuit. J’essaie de ne pas penser, de ne pas ressasser le saut et les questions des autres:
« ...alors ? Tu t’es vu mourir ? Mais t’as bien vu le sol qui montait, non ? »

Non rien de tout ça… Le lendemain, le bruit aigu de l’avion bourdonnant a été remplacé par le grondement majestueux d’un gros quadrimoteur… Mon instructeur est là, tout feu tout flamme, convaincu qu’on va passer un bon moment… Je ne dis rien mais l’angoisse est différente de la veille. Je me sens en confiance, avec moi, avec lui. Les minutes s’égrènent de nouveau pendant la montée, jusqu’à l’ouverture de la tranche arrière de l’avion. Le courant d’air est sans commune
mesure avec le ventilateur de la veille. Je m’approche du vide doucement et l’instructeur embraye sur mon pas.

Je lève les bras pour plonger… les Pyrénées trônent à droite, la zone 4200 mètres plus bas, je souris, dans ce moment unique d’abandon où mes pieds quittent la rampe et je plonge vertigineusement dans le vide. Je me rétablis à plat, naturellement, il est là, dans le vent face à moi, il me sourit, je peux presque le toucher, il me regarde et souffle caricaturalement. Je souffle à mon tour plusieurs fois, mon corps se détend… l’air place mes membres. Il me signe que c’est ok. Je ris. Rien ne tourne. Il me fait signe d’ouvrir et s’éloigne tout en me regardant. Après un simulacre école, j’ouvre à 1200 mètres et je pose quelques minutes après, juste derrière lui, doucement, sereinement, professionnellement. Les instructeurs me sourient. Certains me disent qu’ils n’en avaient jamais douté.

« C’est le déclic !… »… après la grande claque de la veille…

Un jour, je ressauterais en parachute, rien que pour tout ça…
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