je suis arrivé à Pasteur...
Un jour, un matin, je suis arrivé à Pasteur, Anne et Aude avaient semé confusion et tristesse…
J’arrive donc à Pasteur, mes écouteurs sur les oreilles...
" Qu’il est loin mon pays qu’il est loin… "
Je suis partagé entre fatigue et lassitude. Alors que la musique favorise cette mélancolie complaisante, j’aperçois mon SDF habituel de la porte de Versailles, avachi sur une chaise. Il me regarde sans me voir, le visage hagard, les yeux animés et vitreux. Il parle tout seul…
" parfois au fond de moi se ranime… "
je regarde le panneau d’affichage. 1mn. J’ai le temps d’aller tailler une bavette.
" Hey Johny Vincent ! " avec ma voix la plus sure et cette supériorité que me confèrent mes vêtements, mon argent, ma situation… Il lève les yeux vers moi, un regard amèrement content d’entendre son nom. Il a une tête des mauvais jours. Il sent mauvais. Il s’est sans doute uriné dessus dans la nuit. Il prononce quelques mots…. Je sors 2 euros.
" Prends soin de toi, va prendre un petit-déj… " et va te laver aussi…Il est heureux mais visiblement pas vraiment encore réveillé.
" ici si tu cognes, tu gagnes… "
C’est au moins la troisième fois que j’écoute Toulouse de Nougaro… en boucle, sans savoir pourquoi. Ça me plait.
Installé sur mon siège dans le wagon, je regarde s’égrener les stations….Je ressasse dans le désordre les derniers événements de la veille….
* * *
" Je te préviens, je suis fatiguée ce soir, je ne serai pas patiente… Je ne sais même pas si je vais faire la répétition et pas rentrer chez moi…. "
Et puis, je la vois discuter avec les uns les autres sourire, même rire. La fin de la répet arrive, elle m’attrape pour me dire qu’elle va rentrer et que je peux rester. Je soupire. Elle m’attend… Je l’attends….
" il y a de l’orage dans l’air et pourtant… "
Sur le chemin de la station de métro, elle ne m’attend pas, moi qui ai du mal à les suivre. Elle discute en souriant avec notre pianiste Philippe. Puis, son masque revient quand on s’assoit l’un à côté de l’autre dans le métro, tout en discutant avec un peu tout le monde. On les quitte à Corvisart et le silence s’installe alors que nous marchons vers son appart. Quelques mots sont échangés ici et là.
Alors que je suis déjà couché, elle s’allonge, ferme les yeux sans un mot…. Je l’interpelle sur un " bonne nuit " et je cherche à savoir si tout va bien, si j’ai fait quelque chose de mal.
" Mais non, je suis juste fatiguée… " Je lui fais remarquer son comportement pas très cohérent. Elle s’énerve, se justifie, me traite de parano… J’ai le sentiment amer de subir la confusion entre être peu patient, désagréable, voir méchant…. Je m’endors tristement et je fais des cauchemars d’enfant….
Le lendemain matin, je pars sans un bruit, sans un baiser. La colère m’habite autant que la tristesse. Je viens de parcourir sur mon téléphone, le mail chaotique d’une amie, Anne. Je me demande dans quelle mesure Aude ne fait pas l’enfant, à chercher les limites de mon autorité et à ne pas respecter ce qui ne la brime pas un peu… ce qui ne la bride pas beaucoup….
* * *
J’émerge de ma méditation…. On approche. Je repense à ce mail. Confondre pulsion, désir et amour idéalisé et moins fusionnel. C’est quoi cette quête d’idéal ? Anne aime son mari. Elle a juste envie de faire l’amour avec un autre. Mais tout cela ne correspond pas à la bonne image qu’elle a d’elle même? Anne est en mission à l’étranger. De retour en France, tout reprendra le cours normal. Elle a juste besoin de prétextes pour agir et avoir enfin du plaisir, de la tendresse, un homme qui la possède et auquel elle puisse se donner sans remords.
Je l’avais mise en garde, tenté de la menacer… « Fais attention… Evite de tomber enceinte… Evite de pétarder ton couple pour une pulsion que tu juges extérieure à toi pour mieux te dédouaner de ce péché. Rien n’est extérieur à nous. Nous sommes capables du bon comme du mauvais. Mais les deux appartiennent à nos choix. Appelle ton mari et…! Mais ne confonds pas tout. Sexe et amour… Désir et envie d’aimer… »
Station Rennes " l’eau verte du canal du midi… "
Je repense à Nadim auquel je donne des cours de géopolitique pour un examen. Il ne se pose guère beaucoup de questions… Je dois lui apprendre à s’en poser pour traiter ses sujets. Je prends des exemples simples….
" Pourquoi vas-tu chez le coiffeur ?
__Ben…. Parce que j’ai pris rendez-vous! "
C’est vrai, ça aurait pu être pour de meilleures raisons, vouloir être beau gosse, avoir une coupe propre… Mais non, lui va chez le coiffeur parce que… il a pris rendez-vous… Non, vraiment, il ne se pose pas de questions…. En revanche, il ne se prend pas la tête non plus.
Si Anne baise, qu’elle assume. Au moins, ne pas se mettre en danger : choisir sa proie minutieusement : un homme qui ne tombera pas amoureux d’elle, et dont elle ne tombera pas amoureuse, qui ne mettra pas en danger son couple. Car c’est bien de cela dont il s’agit …. Je pense à son comportement après, sa culpabilisation, son horreur d’elle-même qui la poussera à recommencer car le plaisir est meilleur encore que l’oubli et le repentir. Et puis, elle en parlera en France comme d’une parenthèse qu’elle ne voudra surtout pas rouvrir, comme si le fait que son mari n’en sache rien pouvait lui permettre de se pardonner et de continuer à garder une bonne image d’elle malgré ses frasques.
J’arrive au boulot… devant moi, des managers en velours et barbours…
" pourrais-je encore y revoir ma pincée de tuiles…. "
La musique prend fin pour la énième fois avec mon arrivée dans ce bureau et ses papiers que j’exècre, ce chef qui me gonfle, cette vie de merde…
Je repense à cette soirée d’anniversaire, quelques jours avant. La joie et l’amour dans les yeux d’Aude après cette fête avec une trentaine de personnes dans un bar à Odéon. Je repense à la soirée chez moi au retour et mon incapacité à lui faire l’amour tellement je cumule de la fatigue, de la course contre la montre. Et elle décide de se donner à moi à 1heure du mat parce qu’elle en a envie…. Je suis juste un juke box ? Je ne sais même pas comment elle prend vraiment ces faiblesses chez moi….Rien de grave me dis-je… ; Je suis juste en situation de fatigue cumulée… Je prends donc tout au tragique alors qu’il faut juste que je prenne tout ça juste au sérieux…..
De toute façon, depuis, j’ai quitté Aude. J’ai croisé d’autres femmes… Mais si finalement le plus simple était de ne pas en chercher une ou même la bonne ?
Seulement, pas de baignades, pas de noyades… En attendant, faut les gérer, la confusion et la tristesse, sortes de passages nécessaires pour faire le deuil, tirer au moins quelques enseignements, étiqueter les motifs d’insatisfaction et de malheur. Et après, ça passe dans les souvenirs.
J’écoute parfois Nougaro, je passe souvent à Pasteur, je croise régulièrement mon SDF à la porte de Versailles mais Dieu merci, j’ai oublié cette matinée maussade. A présent qu’elle est écrite, que je sais depuis pourquoi Aude ce jour-là m’a menti, j’oublie et je travaille à pardonner.