pollution sans fin ni fond
Un jour,
Mathilde, une copine, m’a demandé pourquoi je les choisissais toujours de telle sorte que ça ne puisse pas marcher. Vous avez compris, chers et innombrables lecteurs (je vais plusieurs fois par jour sur mon blog pour exploser mes stats…) que je vais vous asmater avec des truismes et autres banalités. Mais Marie me trotte un peu davantage et je m’interroge vraiment sur le sentiment amoureux. Si vous avez raté le début, Marie est à l’origine de l’amour propre, quelques pages plus tôt. Marie, Mathilde, je sais... Je n'ai pas choisi des prénoms qui facilitent le suivi du fil directeur.
J’avais proposé à Mathilde de diner dehors. Elle et ses envies de suicide. Elle s’était déjà ratée une fois. Je me faisais de la bile pour elle. Je sentais aussi, sans vantardise, qu’elle avait un petit faible. Et oui, on croit sentir ces choses là parfois. Tout comme Ross dans Friends qui construit sa prochaine conquête assurée à partir du regard d’une femme posé par hasard sur lui, … C’est un peu ça le constructivisme.
Mathilde est une belle femme, intelligente, limite aigrie et sans peps. Surtout, l’expérience m’avait appris qu’il ne faut jamais abuser d’une situation de faiblesse au risque de devoir assumer la totalité de la faiblesse féminine. Ma kiné avait d’ailleurs vraiment été surprise quand je lui avais révélé cette formidable découverte :
« Comment ? Vous arrêteriez de raisonner avec votre braguette ? » C’est que ma kiné est pudique parfois, même si elle me connait depuis 2003.
Et dans le cas de Mathilde, on n’était pas loin d’un puits sans fond et sans fondement en matière de faiblesse. Et je tente d’en finir avec mes raisonnements de braguette.
J’étais arrivé en avance sur notre lieu de rendez-vous à Bibliothèque. Revenir dans ce quartier hautement bucolique, son boulevard foisonnant de voitures, ses grues romantiques, son pont et ses voies enferrées dans leur mélancolie… Tout cela m’avait fait frémir et sourire. C’était un lieu où j’avais eu quelques rendez-vous avec Aude. Son travail d’ailleurs n’était pas très loin. Mais je savais que ce soir là, je ne devais pas la croiser. Elle était en réunion du conseil d’administration de l’association que j’étais en train de quitter. J’étais donc coincé entre Décathlon et un pub qui me rappelait quelques souvenirs et générait naturellement des nœuds à l’estomac.
C’est idiot, moi et ma manie de taxer ces endroits de « pollués ». Plus le temps avance au gré des ruptures subies et amourettes déchues et plus Paris s’infeste de ces lieux pollués, à l’origine si attendrissants de salive mélangée et de mots doux échangés. Je suis comme ça moi, je ne retourne que rarement dans ces endroits là, sinon pour une nouvelle pollution ou une dépollution. Le Lutétia est
certainement le plus caractéristique : deux ruptures et une nouvelle amitié qui s’est déchue d’elle-même peu de temps après. Pourtant, j’aime toujours ce salon de thé et son pianiste. Mais visiblement, ces six derniers mois, je n’y vais que pour conclure ou pour une rupture… Accessoirement, je n’y ai jamais rien conclu. L’endroit doit me porter chance. Il faut dire que je les avais toutes choisies de telle sorte que ça plante. Trop jeune, trop catho ou trop barrée… C’est tellement plus facile de trouver chez elle la cause et la culpabilité de ces échecs…
Dans le métro (et oui encore) en route pour retrouver Mathilde et ses envies de ruiner sa vie soit disant ratée, je me suis surpris à observer un couple… Tout était en silence, comme une dispute violemment contenue. Elle était debout, le dos en appui sur un dossier au centre de la voiture, le regard figé, triste, pensif, dur. Ronde eurasienne, elle avait la peau mate et sentait la douceur tactile et facile du sud. Lui était blanc pâle, en teeshirt blanc déformé, jean déchiré, baskets. Il tentait de la prendre dans ses bras d’une façon peu commune, en la saisissant par la nuque, pour l’obliger à se rapprocher et subir son discours. Il voulait la rappeler à la raison. Elle se dégageait doucement en esquissant un léger rictus agacé. Je sentais mon jeune homme désemparé. Il ne parvenait pas à la contrôler. Son mutisme et sa distance sonnaient la discorde bien léchée, la rancune tenace.
Ce n’est visiblement pas le moment de lui demander pardon, mon garçon… Elle regardait droit devant elle, fixement, et semblait ne pas entendre le cambriolage de sa pensée par la parole perçante de son homme. Elle leva un sourcil méprisant puis repartit dans ses pensées noires, son ressenti obscur. A la sortie du métro, il la suivit à quelques mètres, elle résolue, lui presque nonchalant et résigné. Ils s’assirent évidemment à deux tables de moi. Pourtant, j’avais soigneusement choisi de ne pas aller dans le premier pub condamné, jusqu’à une prochaine pollution.
Je repartis dans mon introspection... Pourquoi Marie est si présente ? Je suis dans la pensée ou le ressenti ? De la protection opportuniste ou une étincelle naissante ? Charles qui bosse dans le même bureau que moi avait été assez paternaliste et ironique ce jour là…
« Pas de sms de Marie aujourd’hui ?... »
Je soupirai…
« Nan, elle est en Israël pour la semaine…
_ Aude, c’est terminé, mais faut pas commencer avec Marie. Tu n’es sûr de rien. Si ça se trouve, tu veux juste remplacer la précédente…. »
J’ai de nouveau soupiré en guise de réponse.
Pas question de tenter le moindre contact pendant cette semaine d’absence. Je voulais en profiter pour tout mettre
à plat, prendre du recul par rapport à ma tentation si forte de retomber de ma chaise (comme je tombe amoureux..). En même temps, je n’ignorais pas que le silence peut aussi être une arme de séduction pour se faire désirer. Si Marie raisonnait comme moi, on n’avait pas fini… Je m’aperçus que je voulais maîtriser sa pensée, me l’accaparer, projetant mes schémas dans son comportement pour générer ou interpréter ses réactions ou son silence… Silence simplement dû à son séjour à l'étranger...
Mathilde arriva enfin, les cheveux lâchés, l’appareil dentaire fraichement installé étincelant, le sourire colgate… Elle ignora mon jeune couple qui avait enfin franchi entre temps le mur du silence. Je saisis une phrase pendant les excuses féminines habituelles de retard… Mon eurasienne posa ses deux poings sur la table, ses yeux sombres sur son homme et dit en appuyant chaque mot lentement, les lèvres tirées dans un sourire forcé :
« Ma …nouvelle… gynéco… est… ta femme… »
Cacher ma surprise... Je venais de faire un sacré tour dans la vie privée d'autrui.
Ce n’est pas vraiment son mec…. Mathilde était sympa mais elle arrivait comme un coup de fil impératif au milieu d’un film qui devenait vraiment intéressant. Et je ne pouvais pas jouer plus longtemps les voyeurs. Le programme des faiblesses de Mathilde devant requérir toute mon attention…
Mathilde a, à peine la trentaine. Elle est mariée à un homme qu’elle n’est pas sûre d’avoir aimé un jour. Elle a eu la bonne idée de prendre un homme marié comme amant, un de mes anciens subordonnés. C’était juste pour l’hygiène, cette relation sexuelle soit disant si satisfaisante à court terme. Et puis, quand elle a compris qu’il ne quitterait jamais sa femme malgré les sentiments qui étaient nés entre eux, elle avait tenté de mettre fin à ses jours. J’avais pour mission de lui expliquer que Dieter (son ex amant) avait juste été là, au bon moment, et que ça aurait pu être n’importe qui, que la vie était trop belle pour y renoncer et qu’elle avait encore le temps pour faire des enfants.
Parce que Mathilde est exigeante : si elle quitte son mari, sa vie est foutue, le temps de tomber amoureuse du père de ses futurs enfants… Parfois, j’ai envie de lui en coller une. Si encore, elle était idiote, sans situation, sans charme. Cela dit, elle était vraiment belle ce soir là, limite attirante… Je grinçais à cette pensée. Je le lui dis. Une fois que je m’en étais débarrassé, elle était embarrassée et je pouvais passer à autre chose. Je n’avais nullement envie de la séduire. Belle mais pas de charme. Après des paquets de dizaines de minutes sur son cas désespérant, des silences entrecoupés de réactions épidermiques ou de larmes contenues chez mon eurasienne, on en vint enfin à parler de moi… C’est qu’il me fallait ma dose d’égocentricité, moi…
Qu’est-ce que je trouve à Marie ? Pourquoi je les choisis de telle sorte que ça ne puisse pas marcher ?

