la faiblesse de la beauté
Un jour,
j’ai emmené mes enfants à une compétition de danse… pas vraiment de la danse mais c’est tout comme, aussi gracieuse, plus moderne, les filles seules ou par équipes avec des accessoires, des ballons, rubans, cerceaux, et même des sortes de quilles appelées marteaux ou massues, je ne sais plus. L’exemple idéal d’une image en oxymore : les hommes s’en servent pour frapper, les femmes pour l’élégance de leur adresse.
Après avoir lâchement abandonné les filles à leur prof (les hommes ne rentrent pas dans les vestiaires), je vais m’assoir sur une chaise dans les rangs des spectateurs. Deux mamans sont devant moi. Leurs filles, plus grandes les rejoignent, mi- midinettes, déjà mi-femmes.
Commence alors un rituel qui m’a toujours fasciné : le maquillage… Soigneusement, telles des artistes, les mamans s’appliquent à passer des coups de pinceaux, des traces de doigts sur les paupières, délicatement… Je ne peux m’empêcher d’entrevoir les mains de ces mamans appliquées, me sermonnant à peine de scruter la présence d’une alliance ou toute bague marquant un territoire interdit.
Faut que j’arrête, je fais une fixation sur l’idée de refaire ma vie alors qu’elle vient à peine de se défaire…
Les jeunes filles ressemblent peu à peu à des clones, menues et coiffées en chignon relevé, la magie de la laque et des barètes dont je n’ai pas toujours compris le fonctionnement exact. Elles ont toute la bouche ouverte de la même façon pendant cette phase de camouflage. Je m’interroge sur ce rite, reluquant du coin de l’œil le visage de ces mamans, si différentes, une jeune rouquine et une blonde moins jeune. Je me demande jusqu’où ces codes sont nécessaires. Pourquoi pas les cheveux lâchés ? Les filles ressemblent à présent à des femmes partant à leur 1er bal… Je cherche les princes charmants… ces crétins de princes charmants….
Il y a quelques papas dont la joie sur leur visage trahit leur enthousiasme d’être là…, pensifs, lecteurs obamaniens ou de Libé, mâchant un chewing-gum afféré en étant déjà accroché à leur portable un dimanche à même pas 9h du mat..…
« Il faut me mettre du truc sur les lèvres » dit une des princesses au vocabulaire limité, tout en révélant un traditionnel et désormais discret appareil dentaire.
La rouquine se penche devant moi, fouillant dans un sac, révélant un joli postérieur et une peau à peine albâtre grâce à son pantalon militaire taille basse et soigneusement moulant…
Cet endroit est-il idéal pour les rencontres ?
La troisième maman arrive, moins femme, d’apparence plus vulgaire (je grince à ce jugement de forme), blonde délavée, des cernes sous les yeux. Son sweat négligemment ouvert laisse deviner le mot « bitch » écrit sur un teeshirt bleu fluo. Elle me sourit.
« Vous voulez un café, les filles ? » Ce dernier mot m’interpelle. Les leurs viennent de partir au vestiaire. Ce départ semble annoncer la cure de jouvence des mamans qui n’ont pas encore confirmé mon état de papa, malgré leurs regards furtifs. Vers 10h, arrive le premier concubin et son baiser discret à ma première blonde les condamne à l’intouchabilité du couple mûr et responsable. Le second papa arrive vers midi demandant naïvement ce qu’il a raté. C’est pour la rouquine… Je délaisse cette étude ethnologique.
Les spectacles s’enchainent. Mes filles passent. Je les admire, émerveillé, avec des yeux d’enfants et un sourire niais. Puis je reprends mon faciès chiant, plongé dans ma lecture.
Et puis les dernières passent avant l’annonce des résultats. Je lève les yeux, la mâchoire fermée, le cou raide et je reste coi. Les cerceaux virevoltent sans cesse entre deux pirouettes et autres prouesses de gymnastes, rythmées par une musique endiablée et anormale jusqu’alors. Rien ne les arrête, tout échappe à la gravité. Combien d’heures pour ces quelques minutes de perfection gardant en apnée le spectateur ? Quel sens pour cette beauté artistique parce que l’équipe est excellente, le club élitiste voire friqué… arrête cette aigreur, profite…
Je réalise brutalement que je ne souffre pas de les voir. Je ne m’identifie pas à cet univers, sans doute parce que féminin. Moi qui ordinairement ressentirais aisément la frustration de ne plus pouvoir me mouvoir avec autant d’aisance. Moi qui me plais à m’imaginer à la place des personnes admirées, réalisant le sans fautes qui sauve le monde…
Je ne comprends pas ce qui m’arrive. La musique peut-être? Je sens ma respiration s’accélérer, et mon palpitant signale son existence. Mes yeux s’embuent. Les jeunes filles mêlent alors leurs rubans avec une grâce calculée et une dictature de la précision immédiate. Leurs vêtements noirs leur donnent d’autant de force dans la simplicité de cet apparat contrastant avec les tenues fluo et multicolores de la matinée.
Le commentateur nous présente cette équipe nationale… qui réitère pour mon plus grand bonheur d’enfant inavouable, le même enchainement… la musique m’emporte totalement pendant leurs lancers, cambrés, ponts, pirouettes, rattrapés où les objets quels qu’ils soient doivent être aimantés à leurs charmantes menottes. Je ne comprends pas… Pas de cette frustration habituelle et grinçante. De la sensiblerie ?
Non, je crois que ce jour là, j’ai été simplement sensible à une beauté.